dimanche 24 juin
The good side
Le chanteur, compositeur, multi-instrumentiste, arrangeur, producteur, et accessoirement mancunien Barry Adamson sait tout faire. Pour lui, mais aussi pour les autres ; en plus de ses propres albums, il participe régulièrement à la composition de musique de films, de publicités, de programmes télévisuels, et collabore avec de nombreux artistes souvent singuliers et/ou méconnus sur des projets musicaux divers.
A l’origine, Barry Adamson est le bassiste de Magazine (avec l’ex-Buzzcocks Howard Devoto), puis il rejoint Nick Cave pour en finir avec l’aventure Birthday Party et commencer celle des Bad Seeds, et entame finalement une carrière solo dès 1988 en reprenant le thème musical de « The man with the golden arm ». Adamson définit alors la tendance musicale qu’il donnera à ses prochains disques (Moss Side Story en 1989, Soul Murder en 1992, Oedipus Schmoedipus en 1995…) : cinématographique.
Moss Side Story, qui est donc son premier album solo, est construit comme une oeuvre en 3 actes, davantage pensé pour un film noir que pour une pièce de boulevard. La musique est parfois lancinante et langoureuse, parfois agitée et trépidante, les personnages semblent mystérieux, l’atmosphère est sombre, le suspens est palpable. Le clin d’œil hitchcockien final confirme nos sensations. Et pourtant, le film est virtuel.
Car Barry Adamson sait créer un univers musical très particulier, peut-être unique ; un mélange de genres (post-punk, soul, jazz, électro), de techniques (samples, bandes magnétiques, cuivres et électronique, dialogues de films), pour livrer la bande-son d’une œuvre imaginaire.
L’auditeur ne se contente alors pas seulement d’écouter la musique et éventuellement de se représenter les musiciens, il doit (il peut) s’inventer une histoire, s’imaginer des personnages. On peut ainsi presque parler d’interactivité. On peut en tout cas parler de chef-d’œuvre.
Bunganow Bill
A regarder
dimanche 17 juin
Do you remember ?
Ce dimanche matin je fais une folie. Je m’écoute un bon vieux hardcore américain des familles. De la bombe. Un déluge sonore. Une déferlante sauvage. Un truc qui réveille les morts. Et les voisins aussi. Y a des voisins morts ? Ah pardon, autant pour moi. Bref, j’ai choisi un album d’Hüsker Dü. Et un live tant qu’à faire. Land Speed Record. Super cool. Ça va donner. Parce que ce disque il est terrible. Il a 25 ans et je propose de vous rafraîchir la mémoire.
Le groupe d’abord. Un trio formé en 1978 par Bob Mould (guitare), Greg Norton (basse) et Grant Hart (batterie). Des bouseux du Minnesota qui ont la rage. Des punks américains sans déguisement. Des gens simples qui deviennent des références en créant un groupe phare de la scène hardcore underground des années 80 aux côtés de Black Flag, Minutemen, Dead Kennedys, etc . Land Speed Record est leur premier album, enregistré en 1981. Beaucoup d’autres suivront.
La pochette ensuite. Une photo de cercueils (ah, vous voyez, je vous l’avez dit… pour les morts) recouverts de la bannière étoilée. Des soldats tombés au front bien sûr. Retour du champ de bataille donc. Une photo en noir & blanc, c’est triste, c’est sobre, c’est toujours classe. Un rapport avec les paroles ? J’en sais rien, je ne comprends rien à ce qu’ils disent. De toutes façons on n’entend rien à part du bruit. Et encore, quand je dis du bruit, c’est un euphémisme.
La musique enfin. Du bruit donc, y en a plein et c’est rien de le dire. Un sacré boucan. On est plus près du mur du son que du trafic urbain ou du voisin bricoleur (du dimanche justement). Et pourtant, qu’elles sont belles ces mélodies cachées. Mais nos gars sont sûrement des grands timides qui, par pudeur sans doute, préfèrent noyer leurs jolies chansons dans le chaos. Et de les jouer super vite. La preuve, 17 titres enchaînés en moins de 30 minutes. Ça déménage.
Bunganow Bill
A visiter : un site très documenté
A regarder :
dimanche 10 juin
No disque
Aujourd'hui dimanche c'est NO DISQUE. La belle équipe de Blog Up n'a pas le temps. Ce week end c'est Villette Sonique et on
est là. Venez il y a du son et des artistes.
Hier après - midi on parlait de l'éventuel disque du dimanche "chronicable"... les noms circulaient... mais le temps cette nuit manque pour écrire cette chronique pour demain.
Dérogation, nous disons. Le ciel est bleu, la musique est live à la Villette. Sortez de chez vous ! Allez écouter des artistes et venez nous voir !
A très vite !
Mescaleros
A visiter : le site de Villette Sonique
dimanche 03 juin
The Skatalites – Ball of Fire
Quand en 1998, le groupe enregistre cet album, une partie des membres de la formation originelle s’est égayée pour des raisons diverses, folie et/ou décès ou encore limite d’âge. Il faut dire que leurs premiers enregistrement sous le nom de Skatalites datent de 1964, époque où musiciens de jazz à la déjà longue carrière, il se réunissent sous la direction de Don
Drummond compositeur inspiré et tromboniste et se verront employés par Coxsone Dodd de Studio One, Duke Reid de Treasure Isle et bien d’autres encore. Le groupe va avoir une durée de vie très courte puisqu’à peine un an après (août 1965) il se sépare, Don Drummond étant accusé du meurtre de sa femme et envoyé en hôpital psychiatrique et des problèmes d’ego entre musiciens se faisant jour.
Ils ont néanmoins eu le temps de graver des dizaines de titres dont quelques uns ont ou vont marquer les esprits occidentaux « Man in the street » ou la reprise du thème des canons de Navaronne dans sa version ska.
Ceux qui peuvent être considérés comme un super groupe puiqu’il s’agissait de réunir la crème des musiciens de l’île de la Jamaïque, auront l’occasion de se retrouver par la suite à l’occasion de tournées et enregistrements mais sans Bob Drummond qui s’est suicidé en 1969. De super groupe qu’il était à l’origine, The Skatalites va devenir après 1998, année de la disparition ou du retrait des derniers membres fondateurs du groupe, une marque de fabrique synonyme de bel ouvrage et de prestations scéniques vraiment péchues.
Pour l’enregistrement de « Ball of Fire », The Skatalites a invité Ernest Ranglin, émérite jazzman jamaïcain, qui confie volontiers à qui veut l’entendre qu’il est l’un des inventeurs de ce rythme que l’on appelle ska. Encore une fois la paternité du genre fait débat. Une chose est sûre, Ernest Ranglin était l’arrangeur du premier hit ska connu en Europe « My Boy Lollipop » de Millie Small, enregistré à l’époque par le méconnu label Island Records de Chris Blackwell.
Son jeu de guitare sur « Ball of Fire » vient aérer tout en lui conférant une belle ampleur la toujours impeccable rythmique soutenue par l’excellente section de cuivres. Un réel moment d’harmonie musicale. Il faut croire quels que soient les interprètes que la règle qui anime ce groupe depuis toujours est la perpétuelle recherche d’une grande fraîcheur destinée à rendre leur musique la plus dansante et festive possible.
FBA
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dimanche 27 mai
Thee, Stranded Horse – Churning Strides
Amis de Blog Up, l’écoute de Churning Strides va vous clouer sur place. En cas d’état de sidération prolongée, ce qui est probable, nous vous conseillons d’appuyer sur le disjoncteur afin de couper l’alimentation de votre platine. Quant aux promeneurs munis d’iPod, ils sont promis à une errance hébétée dans les couloirs du métro jusqu’à la fermeture.
Derrière Thee, Stranded Horse se cache Yann Tambour (un nom prédestiné pour faire battre les cœurs), jeune Français de 30 ans qui s’est fait connaître depuis une poignée d’année avec le groupe Encre. Partageant sa vie entre Paris et la Normandie, c’est pourtant dans des contrées lointaines qu’il a trouvé l’inspiration de son projet solo. Privilégiant le songwriting et un folk aux fortes effluves mélancoliques – où se nichent les mouvements en rupture de la torchsong –, c’est en Afrique noire qu’il a choisi son instrument de prédilection : la kora. A l’écoute et sous l’influence de griots virtuoses tels que Toumani Diabaté, il s’est attaché à la maîtrise de l’instrument, en plus de la guitare dont il est également un formidable interprète.
Les compositions de Yann Tambour, enrichies d’une reprise splendide de Marc Bolan (Misty Mist), imposent un tempo apaisé soudainement rompu pour une cavalcade effrénée (Swaying Eel, Sharpened Suede). On se demande alors combien sont les Thee, Stranded Horse avant de se souvenir que Yann T. est seul. On aimerait alors compter ses doigts, savoir si dame nature lui en aurait mis huit à chaque main tant les dentelles harmoniques qu’il brode sont éblouissantes. S’il suffisait enfin de “bien jouer”, encore faut-il chanter ces compositions-là, ce qu’il fait à merveille d’une voix de tête, mais pas exempte de rondeur et de gravité, idéale pour ses escapades solitaires. Nous découvrons un immense artiste.
Martin Terrier
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dimanche 20 mai
The Beach Boys - Friends
Sorti en 1968, entre Wild Honey et Sunflower, Friends est une des plus mauvaises ventes d’un album des Beach Boys. Le groupe était à son plus bas avec son public, et peu en phase avec l’actualité musicale de l’époque. Si ce n’est avec
l’actualité tout simplement. Pourtant, Friends représente l’un de leur meilleur album. Votre chroniqueur le préfère à Pet Sounds, par exemple. Il représente surtout l’album idéal précédent la sieste dominicale. La clef, ici, est simplicité et harmonie. Petit studio, petit nombre de musiciens et chansons réduites à l’essentiel, Brian Wilson (aidé par son frère Dennis pour certaines chansons) en pleine possession de ses moyens de compositeur. L’album inspire au repos.
Surtout les Beach Boys retrouvent leurs harmonies vocales, supportés en général simplement par une basse utilisée plutôt en mélodie que rythmique, plus des trucs géniaux d’arrangements (un tuba par ici, un harmonica par là, un coup de Glockenspiel) comme l’orgue sur « Passing By » que n’auraient pas renié les Young Marble Giants. Abandonnant les rythmes rock, les chansons varient sur la valse (Friends), la Bossa Nova (Busy Doin’Nothing) ou encore le folklore hawaïen. Les paroles incorporent des éléments de leur vie personnelles, famille, agents, coup de téléphone. On se sent en terrain familier. Stress au niveau zéro.
L’album peut être le mieux résumé en écoutant « Anna Lee, the Healer », la masseuse du groupe, qui ne contient qu’une basse et un piano et de superbes harmonies. Une minute cinquante de perfection.
Tout auditeur averti, par contre, arrêtera l’album avant le dernier morceau « transcendental meditation », véritable fausse note de ce chef d’œuvre.
Sensé célébrer l’amitié, Friends s’écoutera, pourtant, tout seul en égoïste, allongé sur sa chaise longue, sombrant doucement dans un sommeil aux rêves peuplés de jolis oiseaux au chant harmonieux.
Carella
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dimanche 13 mai
Neil Young – Live at Massey Hall (1971)
Amis du folk et du songwriting intimiste, l’un des événements discographiques de ces dernières semaines nous ramène aux années du patchouli, des robes violettes et de l’engagement contre la guerre du Vietnam. Autre temps, autre contexte et autre musique… mais au dessus, tellement au dessus de tout ce qu’on peut entendre aujourd’hui – sinon, dans une même
galaxie musicale, un Bonnie Prince Billy dont Blog up a déjà vanté l’immense talent. Ce Live at Massey Hall, enregistré en janvier 1971 à Toronto, la ville natale de Neil Young, est tout simplement fabuleux. Le “loner” n’a alors que 26 ans, mais est déjà une superstar qui a enquillé les succès, essentiellement en groupe avec Buffalo Springfield puis au sein de Crosby, Stills, Nash & Young. Sa propre carrière solo s’est engagée en 1969 avec Neil Young puis Everybody Knows this Is Nowhere la même année. After the Gold Rush viendra ensuite, en 1970, album sur lequel il est accompagné par Crazy Horse (le versant plus électrique de Young qu’on peut aussi redécouvrir dans le Live at the Fillmore East sorti l’automne dernier).
Live at Massey Hall intervient au milieu d’une longue tournée nord-américaine en solo et précède le célébrissime Harvest. Et voilà bien ce qui constitue un “événement” : entendre en live, donc sans production ni orchestration, et qui plus est dans des versions parfois inachevées, certains des titres de l’album à venir. Car Live at Massey Hall n’est pas une réédition, il est inédit, Young ayant refusé à l’époque une sortie de l’enregistrement que souhaitait pourtant ardemment son producteur. Old Man, There’s a World, The Needle and the Damage Done… répondent ainsi à un enchaînement inattendu de A Man Needs a Maid et Heart of Gold. D’autres titres, tels que le bouleversant Journey through the Past, sont joués aussi ce soir-là pour la première fois et ne figureront pas sur Harvest. Mais qu’importe les titres et leur devenir, tant il n’est rien à dire, comparer ou raisonner… Il n’y a qu’à se laisser porter, emporter par une voix exceptionnelle, plus belle qu’elle ne le sera jamais dans tous les enregistrements que nous connaissons de Neil Young. S’accompagnant de sa Martin six-cordes ou au piano (là où peut-être l’accord voix-instrument est chez lui le plus beau), le “loner” atteint, dans une simplicité presque intimidante pour l’auditeur, la grâce. Avant trois ultimes morceaux, une longue et immense ovation salue l’artiste ce soir-là. Comme nous l’applaudissons à tout rompre aujourd’hui, 36 ans plus tard.
Martin Terrier
A regarder
Old man
dimanche 06 mai
The Gun Club : La murder ballad d’un groupe essentiel - Part 3 - Lost highway
Nous ne sommes qu’en 1982 et, déjà, tout est dit ou presque. Non qu’il faille négliger la suite discographique de Gun Club – qui recèle des splendeurs, dont notamment Moonlight Motel et Eternally Is Here sur Las Vegas Story –, mais parce qu’en ayant choisi un créneau rock intransigeant et primitif (ce qu’il faut évidemment lire comme un compliment), la suite ne pouvait être qu’une forme de déclinaison. C’est d’ailleurs tout à l’honneur de Jeffrey Lee Pierce de n’avoir pas sacrifié au moindre effet de mode. Peut-être aussi peut-on comprendre dans cette “rigueur” de Gun Club et de son leader la formidable injustice faite à un groupe majeur qui, s’il eut toujours un public fidèle, ne connut jamais véritablement une reconnaissance massive, plus que méritée, et à laquelle eurent pourtant droit pas mal de pingouins à la même époque. Mais revenons à 1983… L’usure, les conflits internes et les défonces diverses – qui ne sont pas toujours garantes de
créativité – rendent la formation initiale instable. A compter de cette époque, la constitution de The Gun Club sera perpétuellement changeante, plaçant, s’il en était besoin, Jeffrey Lee Pierce au centre de tout. Ce dernier file à New York et enregistre en 1983 l’intense mini-album Death Party en power trio avec Jim Duckworth à la guitare et Dee Pop à la batterie. Entre temps, Ward Dotson est parti et Kid Congo signe son retour à la guitare, Rob Ritter a cédé sa place à la basse à Patricia Morrison (avant que celle-ci ne rejoigne Sisters of Mercy). Quant à Terry Graham, il restera à la batterie jusqu’en 1984, année où le Gun Club sort l’excellent Las Vegas Story. Antienne de tant de groupes, le batteur posera dès lors toujours problème au Gun Club après le départ de Terry Graham. Nick Sanderson, Desi et Simon Fish se succéderont à sa place. Dans ces années 84-90 sortent plusieurs enregistrements live, ni bootlegs ni disques officiels. Il apparaît que des membres du groupe ou de l’entourage de Gun Club refilaient alors les bandes à des producteurs contre du blé…
En 1987, la bassiste japonaise Romi Mori finira par rejoindre Gun Club – elle sera la compagne de Jeffrey Lee Pierce jusqu’à la fin de sa vie –, pour l’enregistrement d’un Mother Juno impeccable mais sans surprise. Suivront le compliqué Pastoral Hide & Seek en 1990, puis l’essouflé et ultime Lucky Jim en 1993. Essouflé comme Jeffrey Lee Pierce… Celui-ci venait d’enregistrer sous le nom de Ramblin’Jeffrey Lee un album de blues intimiste, son deuxième disque solo après le mésestimé Wildweed en 1985 (non compté le mini Flamingo). Lui comme les autres se retirent alors en Californie. Jeffrey Lee Pierce y entreprendra entre autre l’écriture d’un bouquin qui restera inachevé, apparaissant de temps à autre dans ces clubs angelenos d’où tout était parti. En mars 1996, rendant visite à son père dans l’Utah, il est victime d’une hémorragie cérébrale et, passé huit jours de coma, rejoint, à 37 ans seulement, le paradis des losers magnifiques entre Geronimo et Hendrix, Billy the Kid et Robert Johnson. Aux dernières nouvelles, il y chante mieux que les anges…
“I've gone down the river of sadness
I've gone down the river of pain
in the dark, under the wires.
I hear them call my name”
Martin Terrier
A visiter : Deux
sites internet au graphisme vieillot et peu engageant mais qui
fourmillent d’infos : bio, photos, anecdotes, discographie
complète (y compris les bootlegs) : limbos et the gun club
A regarder
dimanche 29 avril
The Gun Club : La murder ballad d’un groupe essentiel - Part 2 - L'explosion Gun Club
Le duo s’est enrichi de Rob Ritter à la basse et Terry Graham à la batterie. Ces deux-là donneront au Gun Club des premières années une structure rythmique de métronome, imparable, simple et hyper efficace. Fondateur de la bande, Kid Congo ne sera pourtant plus là au moment de l’enregistrement d’un premier album. Monté sur ressorts, il est parti jouer avec les Cramps et ne retrouvera Jeffrey Lee Pierce et le Gun Club qu’en 1984 sur Las Vegas Story, avant de partir à
nouveau vers les Bad Seeds de Nick Cave et de revenir enfin en 1987 sur Mother Juno (sur lequel apparaît d’ailleurs Blixa Bargeld des Bad Seeds). C’est l’impeccable Ward Dotson qui remplace donc Kid Congo Powers quand, en 1981, The Gun Club enregistre Fire of Love, un formidable brûlot qui constitue, comme son successeur Miami, un classique imparable et intemporel. Sex Beat, She’s Like Heroin to Me, Fire Spirit… claquent comme autant de tubes à même de faire redouter aux programmateurs de radio des appels de parents apeurés. On ne vantera jamais assez l’extraordinaire alchimie alors accomplie par Jeffrey Lee Pierce et ses acolytes entre le blues des origines, le rockabilly des sixties et l’énergie furieuse du punk rock. A l’écoute aujourd’hui, Fire of Love, véritable diamant brut, n’a rien perdu de sa rage et détient tout ce dont peut (doit !) rêver un groupe de rock : ni concession faite à la mode ni esbroufe de production, un son sec, direct et nerveux, une tranche saignante et sans gras taillée dans le bison qui passait par là. Dresseur de mustang sauvage, Jeffrey Lee Pierce sonne la charge et semble réinventer le chant blues rock avec une voix de tête haut perchée soudainement emportée par des cris et des hululements reconnaissables entre tous. Inimitable, cent fois copié, jamais égalé. Un tel chant au service de qu’on oublie trop souvent : les très beaux textes qu’il écrit.
On peut se remémorer combien la scène musicale avait alors durablement pris ses quartiers en Angleterre. La vague punk, vite “modérée” par le punk rock, puis les mouvements cold et new wave naissants ne semblaient laisser que des miettes aux groupes issus d’outre Atlantique. A l’heure émergente du jeu de scène, des effets de lumière, des delay et flanger à toutes les sauces, du maniérisme vestimentaire et des premières nappes de synthé, Jeffrey et sa bande ont sorti les flingues et tiré 11 balles explosives, venant d’une certaine façon, par ce retour aux sources, siffler la fin de la récré et rappeler à tout le monde où était la mère patrie.
Sur sa lancée, The Gun Club enchaîne avec Miami en 1982. Moins radical que Fire of Love, l’album n’en demeure pas moins un disque splendide où les accords tranchants répondent à la langueur du slide. Alors que Bad Indian ou Carry Home s’inscrivent dans la droite ligne du premier album, Run through the Jungle, l’éblouissant Texas Serenade et le mélancolique Mother of Earth affirment encore un peu plus l’attachement de Jeffrey Lee Pierce au blues. La formation, identique à celle de Fire of Love, s’enrichit de quelques invités dont un (une) mystérieux D. H. Lawrence Jr. Sous ce clin d’œil à l’auteur romantico-sulfureux de L’Amant de Lady Chatterley se cache… Debbie Harry venue prêter sa voix sur les chœurs de trois morceaux.
Martin Terrier
A regarder
dimanche 22 avril
The Gun Club : La murder ballad d’un groupe essentiel - Part 1- Il était une fois Jeffrey Lee Pierce
On le croise un soir d’hiver 1985,
venu sous son seul nom jouer le mini-album Flamingo, sa
première production solo, et d’autres titres déjà
cultes que tout le monde attend : ceux du Gun Club, groupe qu’il a
fondé cinq ans plus tôt, en
Californie, avec Kid Congo
Powers. Longue canne à pommeau et redingote noire élimée
de bourgeois balzacien, les manches cerclées de galons dorés
d’amiral sans navire, tel Achab orphelin de baleine. Visage rond,
sinon bouffi, couvert d’une crinière blonde peroxydée
et anarchique, un Marlon Brando période Kazan mâtiné
de Klaus Kinski. Patronyme d’affichette Wanted, ange déchu
halluciné, cavalier de l’apocalypse, héros désabusé
à la classe inouïe. Noblesse et décadence, organdi
et crasse, fureur et nonchalance. Usure des tournées, excès
en tous genres, et surtout d’un alcool qui finira par le tuer… il
semble épuisé, vieux avant l’âge. Pourtant, ce
soir-là, Jeffrey Lee Pierce n’a que 26 ans…
Il est né le 27 juin 1958 à Montebello, près de Los Angeles. Adolescent, il écume les clubs de la Cité des anges pour voir les Cramps, Television, X… et Blondie qu’il adore, au point d’en présider le fan club. Aurait-il emprunté à Debbie Harry ses cheveux blonds ? Toujours est-il que la légende alors tenace, et invérifiable, le dira fou amoureux, jusqu’à dormir sur le paillasson de la chambre d’hôtel de la chanteuse lors des tournées. Sinon son activité de fan, il écrit dans différents fanzines locaux, y compris dans le cultissime Slash Magazine. Fin 79, début 80, il fait la rencontre de Kid Congo et convainc l’hyper talentueux chicano à tronche de fouine de l’aider à perfectionner les rudiments de son jeu de guitare. Les deux compères fondent alors rapidement un groupe, brièvement nommé The Creeping Ritual avant de devenir The Gun Club, suivant la suggestion de Keith Morris, ami de Jeffrey Lee Pierce et leader de Circle Jerk.
Martin Terrier
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